Box-Office

2010 - mise en scène

De David Mamet, adpatation de Dominique Hollier.
Avec Francis Lombrail, Philippe Sivy et Nina Drecq.
Théâtre Le Lucernaire, puis Théâtre Le Public à Bruxelles.

Note d’intention de mise en scène « Box-office »

Auteur : David Mamet
Adaptation : Dominique Hollier
Mise en Scène : Anne Bourgeois
Interprétation : Francis Lombrail, Philippe Sivy, Nina Drecq
Assistante à la Mise en Scène : Domitille Bioret
Décor : Edouard Laug
Lumière : Laurent Béal
Musiques et Sons : Jacques Cassard

Le spectateur de Box-Office va, et devra, suivre le combat entre « idéal artistique » et « enjeu commercial » comme il assisterait, haletant, à la finale d’un match qui pourrait changer le cours de sa vie. Mais s’il y a bien un dénouement exaltant et une intrigue à couteaux tirés, il n’y aura pas de bonne réponse à l’arrivée, ni de gagnant qui réussira à mettre dans son camp la raison du plus grand nombre. Chez David Mamet, génie du miroir de la contradiction de nos comportements, on ne doit pas savoir reconnaître si un homme est bon ou mauvais, précisément parce qu’il est vivant : il est torturé, divisé, hanté par la question de sa position dans le monde, par l’envie d’un bonheur simple, mais aussi par celle de prendre place à la table des grands. Chez cet auteur, les personnages sont des adultes occupant de très hauts postes dans le monde du travail, mais ils sont aussi des enfants terrifiés par la punition du destin qui peut décider de les priver de réussite. Et c’est toute la question de la pièce : qu’est-ce que la réussite ? Les signes extérieurs d’une ascension sociale parfaite : argent, niveau de vie, respectabilité ? Ou bien la capacité de peser d’une façon quasi métaphysique sur l’ordre établi, de tenter d’en modifier le sens au nom de l’éveil des consciences ? Et même au risque de perdre les marques superficielles mais palpables du succès ?…

Le titre original « Speed the Plow », abréviation du proverbe paysan « God speed the plow », littéralement « Dieu Active la Charrue », indique à quel point David Mamet a imaginé, avec cette bataille des consciences à trois personnages, une parabole sur le sentiment de perdition des hommes lançant vers le ciel un appel à la fertilité, à la réussite… Avec ce titre, il donne aussi une indication précise sur une humanité reliée à plus grand qu’elle, se sentant à la fois abandonnée par le Père, mais nourrissant l’espoir de lui plaire et d’être entendue de lui. Cette dimension bien plus mystique que religieuse, cette peur de n’être qu’une marionnette manipulée par l’indicible, est indissociable de l’écriture de Mamet, qui n’a jamais cessé d’observer les hommes avant, pendant et juste après la crise, comme vus de haut, et d’une manière expérimentale, ainsi que les souris de laboratoire que l’on observe avant, pendant et après une injection chimique. Chez Mamet, l’injection subie par les personnages, le rouage qui déclenche le chaos, ne vient pas de l’extérieur mais des personnages eux-mêmes : Mamet étudie les conséquences de la conscience, conscience de notre propre insuffisance, de notre insignifiance, l’angoisse de notre vanité et de la vanité de toute chose.

Mais Mamet est aussi ce célèbre dramaturge cinéphile passionné par la construction dans l’écriture, et il se sert de la réalité pour illustrer ses paraboles : d’où son théâtre goûteux, excitant, tendu, vif, profondément spectaculaire dans sa forme dialoguée. Sa langue est célèbre pour ses phrases hachées, commencées et jamais terminées, pour la parole coupée, pour la vitesse des répliques qui donne des personnages en action, remplis d’arrière-plans, rapides et pris en direct dans les chocs qu’ils reçoivent. Les mots sont ceux du quotidien mais ils sont nourris d’un souffle bien plus philosophique, qui ne s’exprime clairement qu’à quelques moments très inattendus, laissant au spectateur la sensation de personnages plus reliés à l’abstrait qu’il n’y parait. C’est dans ce sens que Dominique Hollier a traduit le texte, conservant cette particularité si vivante dans la façon de dialoguer, préservant la vie organique des personnages, leurs hésitations, leurs borborygmes, leurs tics de langage, mais aussi les sauts irrationnels de leurs pensées, leurs fulgurances vers le mystique, leurs pauses quasi musicales, leurs chevauchements en duo ou en trio, leurs essoufflements, leurs silences aussi…

Dans la même idée, le choix des acteurs revient à chercher des interprètes qui sont à la fois dans la vie de ce langage du monde du travail, dans sa représentation physique assez évidente, donc dans le réalisme d’abord proposé par Mamet, mais il convient surtout de travailler avec eux sur tout ce qui n’est pas dit, sur ce qui les relie à leur propre questionnement existentiel, sur leur engagement intime dans cette écriture parabolique qui doit les solliciter bien au-delà de leur savoir-faire… On peut dire ça sans doute de tous les projets artistiques mais il y a chez Mamet une telle difficulté à saisir le degré de quête secrète des personnages qu’on accomplit déjà un long chemin en travaillant avec des acteurs qui comprennent sur quel souffle ils vont devoir jouer pour nous rendre le mystère de leur personnage.
J’ai eu un plaisir fasciné à travailler avec Francis Lombrail, également producteur de Box-Office, sur Cravate-Club, la pièce de Fabrice Roger-Lacan produite par Marie-Cécile Renauld pour le festival d’Avignon. Il est la combinaison parfaite de ce principe de réalité imposé par l’écriture, mais sa dimension humaine et bouleversée empêche les pièges du naturalisme et rend son personnage, d’abord odieux dans le premier acte, sympathique et complexe. Il aime chercher la faille la plus profonde d’un personnage apparemment équilibré et attractif, il a l’intégrité nécessaire pour transformer la blessure d’amour propre en gouffre identitaire et son inépuisable goût de la recherche ouvre de belles et dangereuses perspectives en répétition.
Son partenaire Philippe Sivy est un acteur magnifique que je retrouve chaque fois que possible, depuis La Boîte à Outils de Roland Dubillard ou La Mouette de Tchékhov dont son Trigorine nous avait passionnés, et plus récemment dans Sur le Fil, fable contemporaine sur la différence qu’il joue avec Sophie Forte depuis plusieurs années. Acteur lyrique, à la fois secret, brulé et romantique, il se promène dans une théâtralité classique et passionnée qui complète formidablement l’écriture contemporaine. Le fait qu’il soit en fauteuil roulant n’est bien sûr pas un choix de metteur en scène, mais j’avoue qu’il donne à son personnage, et à notre insu, une ambition intime, une aspiration à l’élévation, une gestion nerveuse et envahissante de l’espace qui servent la pièce au-delà de ce que nous en connaissons.
Nina Drecq, découverte en Belgique suite à des auditions (le Théâtre La Public à Bruxelles étant co-producteur, l’idée était d’étendre cette collaboration à la recherche de la comédienne), nous a séduits et convaincus à l’unanimité par sa pureté réelle et la gravité de sa jeunesse. Il n’est pas écrit par l’auteur que le rôle féminin doive être si jeune, d’autant que son rôle a aussi la fonction d’enjeu sexuel. Mais après avoir travaillé en audition sur plusieurs tranches d’âge, Nina nous a prouvé que la longue scène exaltée, où elle défend un cinéma engagé et mystique, a beaucoup plus d’impact sur le requin de la finance qui l’écoute, si nous parvenons à ce qu’elle soit à la fois brillante et extrêmement jeune : c’est là qu’ il peut se sentir vraiment dévasté par l’effet miroir de sa propre jeunesse perdue, par le triste spectacle de son propre renoncement, et par la lumière de cette jeune femme sans compromission…

Edouard Laug pour l’espace, Laurent Béal pour l’éclairage et Jacques Cassard pour la bande son, l’équipe amie avec laquelle nous avions crées les Diablogues au Théâtre du Rond-Point, ainsi qu’Alexandra Konwinski pour les costumes, nous rejoignent dans ce même souci de mêler le réalisme imposé par l’écriture, à la dimension plus abstraite que nous voulons atteindre en seconde lecture. Par petites touches évidemment, et aussi parce que nos espaces de création sont des plateaux aux formes particulières, nous allons tenter de donner à l’ensemble le style paradoxal du succès luxueux et de la vulnérabilité de l’enfance qui affleurent dans le texte, pour poser humblement la question de ce qui nous rend vivants.