Café Chinois

2003 - collaboration artistique

De Ira Lewis, avec Richard Berry et François Berléand.
Collaboration à la mise en scène avec Richard Berry.
Théâtre de la Gaité-Montparnasse.

NOTE A PROPOS DE « CAFE CHINOIS »

Auteur : Ira Lewis
Mise en Scène et Traduction : Richard Berry
Collaboration Artistique : Anne Bourgeois
Interprétation : Richard Berry, François Berléand
Décor : Philippe Berry

– Le sujet :

Voilà deux hommes, peut-être des amis. Deux compagnons que scelle une obscure ressemblance : la trajectoire approximative du mouvement dans la société, l’avancée commune vers l’échec social, l’impossibilité de se faire une place dans le monde, ni dans celui des hommes, ni dans celui du travail. Le dialogue définitif qui constitue la pièce de théâtre met un terme à leur relation, mettant à nu d’une manière très charnelle les oppositions philosophiques dont ils n’étaient jusqu’à présent pas conscients. La question de l’art, celui de l’écriture envisagée à son niveau le plus engagé, et la question de l’argent sont le prétexte à décrire une société sans idéal, divisée entre la recherche de l’intégrité et celle de la rentabilité. Ira Lewis montre l’univers d’une classe moyenne qui a délibérément choisi la marginalité pour fuir un monde sans passion et pour donner un sens à sa vie : mais si Jake assume son « ratage » social sans se plaindre et en revendiquant un sentiment de dignité, Harry est au bord du gouffre et refuse d’associer misère à écriture.
Au centre de leur déchirure, le nouveau livre qu’Harry vient d’écrire, roman inspiré de son quotidien où le monde n’est décrit que pour ce qu’il vaut, les personnages montrés dans ce qu’ils ont de plus banal et médiocre, la réalité « ajustée » pour devenir fiction…
Harry prétend aimer son livre, l’avoir écrit pour créer et non pour avoir du succès. Jake considère l’objet comme une trahison, peut-être moins parce qu’il s’inspire de leur histoire commune que parce qu’il le devine voué à un succès populaire. Pour Jake, le livre de son ami est suffisamment mauvais pour être considéré comme bon, suffisamment emprunté au réel pour s’inscrire dans une mode qu’il rejette, suffisamment rentable pour que Harry accède à une étape supérieure et signe à jamais leur séparation. Il est moins question d’ailleurs de l’importance de l’argent dans le sentiment de la réussite sociale que du moyen que l’on utilise pour gagner. Si Jake semble vouloir protéger l’art de l’écriture contre les velléités financières, Harry, lui, n’envisage pas une seconde qu’un livre qui marche soit un livre suspect, du moins s’efforce t-il de le croire, et en tous cas de le faire croire à son ami.
Véritable témoignage de la position de l’artiste dans la société d’aujourd’hui, la pièce de Lewis réussit à montrer deux hommes en état de crise qui offrent chacun un profil comportemental très sensible : à la fin de la pièce, on ne saurait dire exactement ce qui leur est arrivé ; on est, comme eux deux, bouleversés par une sensation de renoncement et de perte d’idéal, mais il est difficile de prendre position pour l’un ou pour l’autre ni même d’attribuer à l’un ou l’autre la responsabilité de l’échec de leur relation.
Quand ont-ils menti à l’autre, quand se sont-ils menti à eux-mêmes, est-il davantage question de leur rapport au monde, de leur rapport à l’art ou bien du rapport de dépendance de l’un à l’autre ? Harry est-il venu chercher la caution de Jake pour quitter le monde pur de l’improductivité ou bien n’est-il qu’un ami dépressif, à bout de nerfs et à cours d’argent ? Jake croit-il vraiment que l’écriture a la capacité de construire ou de détruire l’homme, ou bien n’est-il qu’un raté volontaire qui serait jaloux de voir son camarade changer de camp ?

« Café Chinois » fait partie de ses pièces qui ne donnent pas de réponse, et c’est pour cela qu’on les aime, car elles reposent sur l’insondable puits de la matière humaine. Les idées sur le monde ne sont pas toujours compatibles avec la vie qu’on a rêvée, l’homme n’a pas toujours la faculté de vivre en fonction de ses principes, à qui fait-on le plus de mal lorsqu’on se trahit soi-même…
Telles les deux facettes d’un même individu, Jake et Harry, comme les deux consonnes de Jekyll et Hyde, s’opposent sur le sens qu’ils veulent donner à leur vie. La force de la pièce, et le talent de l’auteur, c’est d’avoir choisi de montrer d’emblée deux personnages pas totalement insérés, c’est à dire -qu’on le veuille ou non- représentatifs de la société actuelle, pas le riche ni le pauvre, pas celui qui a réussi et celui qui a échoué, mais deux hommes décalés, lucides et qui errent depuis longtemps dans les bas-fonds de l’âme et de la création. En ne rendant jamais la société directement responsable de leur stagnation, ils explorent simplement les raisons de leurs actes, racontent leurs difficultés d’adaptation au monde, laissant ainsi la place à de très beaux personnages, attachants, car brossés sans complaisance et terriblement proches de nos fragilités.

Jake :

« Le monde est à feu et à sang, la vie n’est qu’un prélude abominable aux affres de l’agonie »… Jake fait partie de ces philosophes qui ne pleurent pas mais qui décrivent. Il y a du poète en lui, de ces poètes froids et jamais sentimentaux qui exhortent les leurs à agir plutôt qu’à gémir. « Il n’y a pas d’art sans la force », dit-il, s’apparentant en cela aux révoltés politiques, à cette différence près qu’il ne fait pas partie du combat, préférant l’inaction à l’activité. Sa force est d’assumer son choix de marginalité : cela ne fait pas de lui un homme content, quel artiste le serait, mais il s’arroge le droit de se trouver digne quoique sans le sou, fier quoique « mourant », cohérent malgré des contradictions qu’il a identifiées. Son problème est qu’il n’a pas pardonné à Harry ce dernier roman. Qu’il fasse mine de ne pas l’avoir lu, qu’il le dénigre ou le lapide, ce texte est comme figé dans son sang qu’il pollue et bouleverse le désordre bien construit de sa vie sans compromis. Ce qui choque Jake dans le roman de son ami n’est pas totalement explicité (difficile de croire que l’emprunt d’éléments à sa propre vie, même vulgarisés, suffise à le rendre fou de douleur, « tu m’as volé ma vie » accuse –t-il…) alors que sa bataille pour la dignité de l’art de l’Ecriture est plus qu’ébauchée : d’abord, pour Jake, seule la vraie réalité serait de l’art, et cette position un peu catégorique le place plus comme un artiste habité, comme un homme engagé que comme un photographe de troisième zone. Il semble qu’il accorde une grande importance à l’intégrité du réel, à la volonté de ne pas le faire mentir. Il n’est d’ailleurs pas étonnant qu’il ait choisi pour activité annexe la photographie, qui livre la réalité dans ce qu’elle a de plus objectif : au moins, pense t-il, « l’objectif révèle tout ». Pas étonnant non plus son mépris des acteurs et des mannequins, ceux qui, par la définition même de leur profession, falsifient la vérité de la photo, corrompent le sens du réel, privent l’art de sa plus simple expression. Si l’on ajoute à ses positions extrêmes une unique passion pour Léon Tolstoï, on comprendra que Jake tient davantage du contestataire que du placide artiste au rabais. C’est comme si l’incapacité du monde à produire un art à la mesure du souffle humain le décourageait et le conduisait au renoncement. Jake, comme Tolstoï, sait que l’art est suspect car il a le pouvoir du mensonge : le théâtre, l’écriture, qui sont censés dire la vérité sur l’âme humaine pour l’aider à se purifier, ne sont pas qu’un moyen de jouissance esthétique : ils sont aussi un moyen de communication entre les hommes qui peuvent faire éprouver, par contamination progressive, les sentiments de l’artiste, d’où le danger. Alors, existe t-il une esthétique qui n’exprime que l’éthique ? Sans doute celle qui accorderait au Réel une place intacte et objective, incompatible avec les pauvres travaux d’écriture déformée de Harry et introuvable dans un monde où l’art qui se veut populaire court vers ses bassesses…
Mais Jake est aussi un être humain agacé par ses propres contradictions : le roman de Harry n’est pas seulement accusé d’un succès potentiel. Non seulement il se permet de représenter une réalité déformée et falsifiée, mais en plus le miroir grossissant qu’il présente accentue précisément ce que Jake n’aime pas en lui-même : « Je pensais que ton livre parlait seulement de nous. Je n’aurais jamais imaginé que c’était vraiment nous… »

Paradoxalement, ce que Jake reproche en premier à Harry, c’est son manque de création : « tu n’inventes jamais rien, c’est vrai », lance t-il en référence aux aptitudes de Harry à voler et à emprunter aux univers des autres. L’art véritable serait celui qui n’emprunterait rien à la réalité, suprême et intouchable base de l’objectivité…Surtout, Jake s’en prend à la superficialité de la création d’aujourd’hui ; il trouve assez facile le jeu des hommes qui consiste à faire croire qu’on est telle ou telle chose : « tout n’est qu’apparence aujourd’hui…Tu es ce que tu dis que tu es… »
«Tu aimais les autres », lui dit Harry. Quand ? Il faut donc croire qu’il y eut un temps où Jake pouvait simplement être gentil et généreux, tolérer chez les autres leurs penchants pour l’imperfection et le compromis… Pour l’heure, il apparaît comme odieux et incompréhensif, et porte un masque qui est la preuve qu’il est atteint au plus profond de lui-même. Il accuse Harry de s’être fait « broyer par cette misérable métropole corrodée », d’avoir utilisé comme ciment de son roman « la frénésie malsaine de cette ville », et lorsqu’il considère son ami comme perdu, on sent qu’il a peur de se décrire lui-même. Au point qu’il ne peut envisager que Harry soit maître de ses actes : il le prétend en proie au chagrin d’amour et psychologiquement malade de son problème avec les femmes. Finalement, ce que Jake ne dira pas, c’est qu’il a compris que Harry va franchir, à cause du livre, l’étape qui le séparera de lui, y compris dans son rapport aux femmes. « Tout se résume à une chambre », décide Jake qui balaye de cette manière réductrice la vraie blessure sociale et amoureuse de son ami. A la fin de la pièce, malgré l’apparente stabilité de Jake, on comprend qu’il va s’enfoncer en lui-même, se perdre encore plus, tandis que Harry, lui, ne tremble plus.

Harry :

Le problème de Harry est plus accessible. Il souffre de rejet, et du jeu de l’intégrité qu’il s’est toujours imposé. Il avoue ne plus se satisfaire d’être un homme vieillissant avec une vie d’adolescent, il a peur, il regrette les choses qu’il a perdues, il voudrait réussir à vivre normalement. « Un homme de quarante quatre ans ne devrait pas être fauché…Le vieux n’était pas assez rentable. Et moi non plus ». Harry trouve injustes les règles d’un jeu qu’il s’est efforcé de jouer honnêtement par souci de fidélité avec lui-même et qui, aujourd’hui, l’abusent et n’ont pas porté leurs fruits. Harry était fier d’être un écrivain, mais sa non-rentabilité l’a détruit. Par conséquent, l’écriture qui constitue sa fierté d’homme est en train de lui faire perdre sa dignité. C’est un point de vue classique actuel sur la place de l’artiste dans notre société et c’est un discours que l’on entend plus que jamais. En plus, Harry est courageux, il a tenu le coup jusqu’à quarante quatre ans, se réfugiant dans l’espoir de la philosophie chinoise qui ne décide pas qu’un homme est sans valeur parce qu’il est improductif, il gère de vraies pathologies physiques qui l’on conduit à l’hypocondrie, bref il est éminemment sympathique parce qu’il n’est pas double.
De plus, Harry n’a pas l’impression d’avoir écrit un mauvais livre. La seule ombre au tableau est qu’il a besoin de la caution de Jake pour valider ce roman, tant il le sait capable de choquer son ami par son aspect « emprunté » au réel. Mais pour l’artiste qui produit, la réalité sert à alimenter la fiction : il n’est pas de barrière éthique qui doive freiner la création. « Comment peux-tu m’accuser de voler ce qui est vraiment arrivé ? A qui ça appartient ? », proteste justement Harry…
Harry sait qu’il a du talent mais il se sait enfermé. Enfermé d’abord dans cette chambre qu’il rend responsable de ses maux, enfermé aussi dans les limites d’un art qu’il ne parvient pas à exploser, enfermé surtout dans le cadre étouffant de sa dépendance à Jake. Ce qu’il appelle son besoin d’argent est également un besoin de ce que Jake n’a pas, de ce que Jake n’est pas. Les signes de sa détérioration envahissent son corps, mais également son âme : à son tour, il a recourt à l’objectivité de la photographie pour comprendre la représentation visuelle de la misère qui s’empare de lui : il souffre plus d’une gangrène de l’âme que d’un simple manque d’argent. Il est parvenu au dégoût de lui-même, parce qu’il ne s’est pas réalisé dans son art. Jake, lui, peut prétendre exactement le contraire. D’ailleurs, Harry sait bien que Jake, contrairement à lui, était doué pour réussir mais qu’il a gâché ses chances par goût de l’abîme. Jake a goûté à l’argent mais aussi à ses vertus diaboliques et Jake a préféré devenir improductif. Harry, lui, se sent la force de n’être plus un marginal : il rêve de réalisation sociale, là où Jake a renoncé par goût de la chute.
« Combien d’argent faut-il pour ne pas sombrer ? », demande Harry, qui avoue les limites d’un art qui n’apporte que des frustrations. Il rejoint ainsi les réflexions de dizaines d’auteurs contemporains américains qui, comme Paul Auster l’écrivait dans « Le Diable par la queue », constatent et luttent contre une production romanesque impropre à la survie de l’écrivain. Comment justifier l’activité de l’écrivain si son travail n’est pas économiquement viable ? Quel artiste professionnel peut briguer l’art pour l’art ? Jake fait-il partie des penseurs qui prétendent que l’art n’aurait de raison d’être qu’en demeurant amateur et non lucratif ?
Harry ne croit pas aux « principes » de Jake. Harry aime son livre et manque d’espace. Il a la certitude d’être né pour l’échec, et contrairement à Jake, il ne s’en accommode pas. Harry va se battre : il finit la pièce déterminé à ce que le livre gagne et lui procure « l’espace » qui lui manque : la métaphore parle d’elle-même…