Et Elsa boit

2008 - mise en scène - prix jeune acteur

De Adeline Picault.
Avec Clémentine Pons.
Festival d’Avignon Théâtre La Luna.

« Et Elsa boit » Note d'Intention

Auteur : Adeline Picault
Mise en Scène : Anne Bourgeois
Interprétation : Clémentine Pons

Il y a dans le duo Adeline Picault / Clémentine Pons l’évidence d’une rencontre auteur-actrice qui frappe les sens. Complices dans le son, dans le rapport quasi charnel qu’elles entretiennent avec le langage, liées par le verbe comme si elles écrivaient ensemble, les deux jeunes artistes se répondent dans l’art du monologue, l’une servant l’autre, portées par la joie de donner du texte, de donner du théâtre, du jeu, du style, de la force.

J’ai assisté à une première lecture spontanée de l’actrice face à son auteur, sans pouvoir deviner laquelle des deux se réjouissait le plus de montrer à l’autre combien elle l’avait comprise : il est très rare de trouver chez les jeunes auteurs d’aujourd’hui tant d’amour pour l’acteur, et cependant avec tant d’empreinte, tant d’identité dans l’écriture, tant d’intégrité dans la droiture du message poétique. De la même manière, rares sont les jeunes acteurs qui acceptent avec autant d’évidence une écriture si particulière que celle d’Adeline Picault, un phrasé si proche de la poésie pure qu’il pourrait dissimuler, pour qui lirait trop vite, tout le merveilleux concret dont l’acteur a besoin pour exister.

J’ai beaucoup ri.
J’ai ri à gorge déployée à ce texte incroyable qui magnifie l’actrice, tout comme j’ai ri à cette interprète au son cristallin, à la voix haut perchée qui jouait en riant, elle aussi, un texte où le désespoir se boit, s’absorbe, se déguste comme un bon vin.
Car c’est bien de dégustation qu’il s’agit, d’un monologue aux allures de poésie surréaliste qui n’attendait que d’être honorablement incarné pour se révéler limpide, cocasse, burlesque, touchant, bouleversant…L’histoire est simple : une jeune femme boit et nous parle, sans cesser de rire de la désuétude de son histoire. Qui sommes-nous ? Le barman ? Sa conscience ? Un vrai public ? Peu importe, elle est appuyée sur son comptoir sans aucun misérabilisme, et elle rit…Elle rit de nous raconter ses déboires avec un garçon, elle plonge dans le vertige d’une langue raffinée, une langue de peintre, une langue parfois sublime si peu appropriée à la gaîté de l’alcool, une langue qui ne se « rit » pas et qui pourtant devient presque normale dans la bouche de la jeune femme désinhibée : un monologue à emporter partout, à jouer partout où l’on veut crier qu’il y a des auteurs forts dont la spécificité de l’écriture s’accommode à merveille avec un jeu drôle, vivant et actuel.

Une seule mise en scène possible : suivre la musique du texte comme une partition, pousser la comédienne vers une vérité qui lui permette à la fois de « dire » ET de « ressentir »…Ne rien faire d’autre que d’aider à battre la musique de mots dans le cœur de son interprète qui les chante déjà si bien…

« Je peux être submergée par ce qui glisse tellement volonté de vivre sans chaussures à crampons »