Les Diablogues

2007 - mise en scène

De Roland Dubillard.
Avec Jacques Gamblin et François Morel.
Théâtre du Rond-Point et tournée 2008 / 2009.

Interview de Anne Bourgeois pour l'éducation Nationale
« Les Diablogues »

Auteur : Roland Dubillard
Mise en Scène : Anne Bourgeois
Interprétation : Jacques Gamblin et François Morel
Scénographie : Edouard Laug
Lumière : Laurent Béal
Musiques et Sons : Jacques Cassard
Costumes : Isabelle Donnet

Le point de départ :

Avant de mettre en scène Les Diablogues, en 2007, j’étais déjà venue au Théâtre du Rond-Point en 2004 avec un travail sur Roland Dubillard à la demande de Jean-Michel Ribes … Jean-Michel Ribes est le seul directeur de théâtre à avoir créé un « festival Dubillard », et en 2004, il a monté une grande partie des œuvres de Dubillard (huit spectacles en tout, à l’affiche pendant deux mois), mais pas Les Diablogues. Il connaissait mon travail et il m’a demandé ce que je pouvais faire, sachant que quasiment toutes les œuvres théâtrales de Dubillard étaient déjà prises d’assaut par des metteurs en scène très confirmés et très connus. Or, outre son théâtre, je suis une grande admiratrice de sa poésie (parue dans deux ouvrages intitulés Je dirai que je suis tombé, en 1966 et La Boîte à outils, en 1985. Les deux ouvrages ont été réunis dans la collection « Blanche », chez Gallimard, en 2003). J’ai donc proposé à Jean-Michel Ribes de travailler avec des acteurs magnifiques et inconnus sur La Boîte à outils. Et j’ai fait un montage, en créant des liens et des personnages à partir de la poésie de Roland Dubillard : il n’y avait rien d’autre sur scène que les comédiens et une très longue corde. Je sais que Jean-Michel Ribes a été touché et intéressé par ce travail.
Mais ce qui a préfiguré cela, c’est notre rencontre quelques années auparavant. Il m’avait demandé alors quelles étaient mes origines, mon parcours… Or je viens de l’univers du clown, mais bien avant le clown, je viens du théâtre de Dubillard. C’est-à-dire qu’à 17 ans, à l’âge où mes copains « tombaient en amour » pour Camus, Vian ou Sartre, moi je suis tombée en catalepsie devant Dubillard. Mais quand je vous dis tombée, c’est tombée ! Pendant une semaine, j’ai été malade, je ne pouvais rien faire, je pensais que j’avais découvert quelque chose qui pouvait suffire à ma vie… Et il n’y avait pas que Les Diablogues, c’était toute son œuvre, toutes ses pièces de théâtre, que je trouve incroyablement puissantes, surtout Le Jardin aux betteraves, dont je suis vraiment dingue… Mais j’étais alors très jeune, je ne comprenais pas tout parce que l’œuvre de Dubillard est dure, compliquée… Donc, j’avais 17 ans, j’étais au lycée, je n’avais pas assez de bagages philosophiques, et ce qui m’a semblé alors le plus évident, le plus urgent dans ma vie, c’était de jouer moi-même Les Diablogues, puisque je faisais déjà du théâtre à l’époque, et que je jouais même beaucoup. J’ai donc monté Les Diablogues avec des copains, au lycée, dans la cour, et tous les profs trouvaient cela génial ! Il faut dire que j’ai eu beaucoup de chance, j’ai eu des profs formidables, qui me comprenaient, m’encourageaient. Certains même, les profs de science, de maths, me disaient : « Mais non, ne viens pas en cours, ce n’est pas grave, répète, c’est bien mieux, fais ça…» Et c’est ainsi que j’ai commencé à monter Les Diablogues, que l’on jouait dans des comités d’entreprises, dans des salles de quartier …
Et puis ça ne m’a pas suffi, et j’ai voulu rencontrer Roland Dubillard. J’habitais alors en banlieue et j’ai vu qu’il jouait à Paris, dans un petit théâtre, une de ses pièces très obscure, Le Chien sous la minuterie, avec Maria Machado, sa femme. Alors j’ai pris le train, je suis allée voir la pièce, et c’est devenu une histoire d’amour : je lui écrivais des lettres … D’ailleurs je lui écrivais à lui, mais aussi à Maria, enfin je leur écrivais, j’avais besoin d’eux pour vivre, car pour tenir le coup j’avais besoin de sentir que Roland était au monde, pour moi c’était très important. Ils ne répondaient pas mais je n’attendais rien : j’avais juste besoin de mettre des mots sur mes émotions. Et puis, les années ont passé, le théâtre est devenu mon métier, mais je n’ai jamais cessé de tourner autour de son œuvre, toujours, toujours… Dès que j’ai pu, avec des élèves, avec des copains, à l’école de la rue Blanche, je montais des bouts de ses textes, comme si je savais de façon certaine que dans son oeuvre il y avait toutes les questions que je me pose sur la vie, qu’elles étaient absolument là dans son théâtre… Et puis, le temps a passé, j’ai monté plein de spectacles très différents, qui comportaient cependant toujours un petit clin d’oeil à Roland quand je pouvais, d’une manière ou d’une autre. Jusqu’à ce jour où Jean-Michel Ribes m’a dit : « Viens au Rond-Point, viens participer au festival Dubillard, dis-moi ce que tu veux faire… sachant que tout est déjà pris ! ». J’ai répondu immédiatement Les Diablogues mais il voulait les garder pour plus tard. Alors j’ai proposé La Boîte à outils. Et je suis donc venue avec les poèmes, j’ai fait un petit montage très, très bizarre – parce qu’ils sont très bizarres, les poèmes de Dubillard…
Ces poèmes se trouvent dans un gros livre blanc. Sur les pages de gauche, on trouve ceux sur les outils, qui sont sublimes, qui sont un éclairage sur ce que peut penser la pince, le marteau, le tournevis, mais à la manière de Dubillard… c’est poignant, à pleurer… Et sur les pages de droite, il y a un long, long poème en prose parlant d’un groupe de pèlerins qui voyagent dans des tuyaux, enfin on ne sait pas où d’ailleurs, car au bout d’un moment on ne sait plus où ils sont, ils échouent dans une sorte de cathédrale, de construction labyrinthique belle à mourir… C’est d’une puissance lyrique absolument extraordinaire… De toute façon je ne peux pas lire ça sans m’étrangler de larmes. Cette poésie me parle au cœur, moi, c’est très bizarre, elle me parle directement au cœur, mais c’est difficile à expliquer parce que l’écriture de Roland Dubillard est à la fois tellement abstraite et tellement lyrique.
Ce petit spectacle est passé très inaperçu, c’était vraiment une toute petite chose au sein du festival mais nous en étions très fiers. Et puis Jean-Michel a eu envie qu’on en reparle, quelques années après … Car cela faisait longtemps qu’avec Félix Ascot, un producteur de théâtre, ils avaient en tête de monter Les Diablogues avec deux stars, mais ils ne trouvaient pas le casting. Ils avaient pourtant une grande idée, une évidence sur le duo de comédiens à réunir : Félix Ascot était convaincu que l’association Morel/Gamblin était pile « ça », mais Jacques Gamblin hésitait. Il était très attiré par l’œuvre de Roland mais ne ressentait pas forcément la nécessité de cela, et puis il n’était pas souvent libre, de toute façon, à cause de ses tournages au cinéma. François Morel, lui, était persuadé qu’il fallait le faire, mais il attendait qu’on lui propose le bon partenaire. Et puis petit à petit, Jacques Gamblin s’est laissé convaincre. C’est Jean-Michel Ribes qui devait faire la mise en scène, et puis finalement il avait d’autres choses importantes en route et il n’a pas pu … Il m’a alors proposé ce projet et je suis tombée par terre de bonheur. Pour moi, monter Les Diablogues avec François Morel et Jacques Gamblin, c’était un merveilleux cadeau qui allait changer ma vie pour toujours. Jean-Michel Ribes m’a dit : « Si, si, vraiment, ça me fait plaisir, tu vas monter cela très bien… Simplement, il faut que ça colle avec les garçons, parce que tu n’as jamais travaillé avec eux, tu ne les as jamais dirigés, ils n’ont peut-être pas envie de toi, il faut que tu parles avec eux… ». J’avais déjà rencontré François Morel parce que j’avais fait un spectacle sur Brassens qu’il avait vu et qu’il aimait beaucoup, mais on ne se connaissait pas vraiment. Lui m’a dit oui tout de suite. Mais Jacques Gamblin (de qui je suis devenue aujourd’hui artistiquement très proche puisque nous avons retravaillé ensemble depuis) était alors un peu sur ses gardes, ce que je comprends infiniment car rien n’est plus complexe que la relation entre un acteur et son metteur en scène. Donc, nous avons beaucoup parlé, et nous nous sommes mis d’accord sur le fait qu’il était indispensable d’être en osmose sur notre vision de l’œuvre avant de se lancer officiellement dans le travail, pour trouver notre bonheur en répétition, mais surtout réussir le spectacle : ce sont des acteurs très attendus, et sur un matériau mythique comme Les Diablogues, on n’avait pas le droit de se louper. Nous avons même commencé à travailler à l’essai ! Tout de suite, on a ri. On pleurait de rire, c’était génial : on pleurait d’abord de rire et, assez vite, on pleurait d’émotion, parce que je les ai emmenés avec moi au cœur des choses. Vous savez, je dis cela très simplement, parce que le Dubillard qui me touche c’est le Dubillard existentialiste… Je n’aime que les textes qui posent la question de la place de l’être humain dans le monde. Et donc la question de savoir si on a compté onze gouttes ou dix gouttes par exemple, (dans « Le Compte-gouttes ») je pense qu’elle est évidemment un prétexte pour ne pas pleurer, pour ne pas se dire que le monde est trop grand pour soi, qu’on n’y comprend rien… Moi, c‘est ça qui me touche. On s’est très vite compris tous les trois, on s’est dit oui et on y est allés !
Roland Dubillard et moi, c’est donc une longue histoire : il est entré dans ma vie lorsque j’étais très jeune et il n’en sortira jamais. Je ne vois pas comment il pourrait en sortir! Il fait partie de moi, vraiment.

Le parti pris :

Je l’ai énoncé dès le début aux comédiens, sachant qu’il ne pouvait se faire sans leur accord… leur accord poétique, si on peut dire. Le parti pris, c’était donc de mettre en scène la dimension métaphysique, humaniste. Mais pour y parvenir, il faut réussir à jouer autour de ça, sans jamais jouer ça directement ! Jouer au contraire le plus concrètement possible les mots de Dubillard, et mettre ainsi en scène le rapport entre le concret d’une situation et son langage: plus nous arriverions à trouver la folie qui relie ces deux aspects, plus nous rejoindrions le métaphysique. Donc plus nous chercherions à être concrets, plus nous pourrions toucher à la dimension que je trouve, moi, gigantesque… J’ai l’air de ne rien dire en disant cela, mais en fait ça dit tout. Comme je vous l’ai indiqué précédemment, pour moi ces textes sont des prétextes pour parler de quelque chose de plus grand que nous, qui nous dépasse. Très vite, j’ai voulu partager avec les comédiens cette profonde conviction. Je leur ai dit : « Il faut que les choses vous dépassent globalement, c’est-à-dire qu’il y ait un décor trop grand pour vous, des fauteuils trop grands pour vous, un décor qui représente les galaxies et la voie lactée… vous êtes dans l’univers et on ne sait pas ce que vous êtes. Vous êtes Un et Deux, mais vous êtes aussi les représentants du genre humain face à la création… Et après ça, il faudra qu’on rie, parce que Les Diablogues sont drôles. Sans en avoir l’air, on va ainsi poser la question de l’origine de notre rire. Il faut donc savoir quel rire on veut avoir, quel rire je veux que nous nous ayons dans la salle… »
Pour moi il y a deux rires : le rire sur les mots (et celui-là n’est pas de mon fait) et l’autre, celui que je voulais qu’on ait, nous : le rire d’émotion, le rire de tendresse, le rire de compassion, pour ces gens qui sont nous, qui sont suspendus dans le non-sens, qui voudraient de toutes leurs forces comprendre quelque chose, et qui ne comprennent pas. C’est une première composante de mon parti-pris. La deuxième, c’est le rapport entre ces deux personnages. Il ne s’agit pas d’une dispute, ce n’est pas l’histoire de deux personnes qui sont en conflit, ce sont des gens qui ne comprennent pas. Ça va bien plus loin qu’une dispute : une dispute, c’est une anecdote, là ce sont deux personnes qui parlent et qui admettent que les choses leur échappent, voire qui s’en désespèrent. Ils s’accrochent pour comprendre, ça c’est sûr, d’où le rythme, d’où l’énergie, d’où la comédie… mais ce n’est pas une querelle de personnes… Ils veulent comprendre, c’est pour cela qu’ils sont tellement accrochés l’un à l’autre …
Il ne faut pas oublier une chose très importante : Dubillard a été l’un des plus grands acteurs qu’on ait jamais eu en France, et cela, les gens ne le savent pas forcément. C’était un immense comédien. On peut le constater, d’ailleurs, en revoyant certains films. J’ai beaucoup de plaisir à montrer des petites scènes dans lesquelles il a joué au cinéma, des passages de vieux films de Mocky, ou d’autres … Regardez les archives… Il est prodigieux, c’était un acteur époustouflant. Les Diablogues, il les a joués avec plusieurs partenaires aussi extraordinaires que lui. Mais lui était quand même un peu plus extraordinaire que les autres, parce que quand il parle, il a une musique, une tonalité qui ouvre 50 tiroirs derrière sa phrase. Et un visage littéralement agrandi. Ce ne sont pas les mots qu’il dit, le sens de ces mots-là qui est le plus important, ce sont tous les autres sens qu’il ouvre.
Pour moi il est donc aussi là, le parti pris : comment faire en sorte que l’autre m’écoute ? Et quand l’autre me répond, même si je l’écoute, comment faire pour lui répondre alors que je ne comprends pas ce qu’il dit, et que je réponds quelque chose parce que je voudrais comprendre, mais que lui ça l’emmène ailleurs… C’est le ressort, l’espèce de vrille qui emporte les personnages, et qui fait qu’ils ne lâchent pas le morceau, parce qu’à chaque fois, ils écoutent au-delà de ce qu’ils entendent … Et d’ailleurs, quand on écoute ce qui est dit, dans Les Diablogues, au bout d’un moment on écoute de tout son corps, avec le nez, avec le menton… On s’écoute tellement que c’est pour cela qu’on ne comprend rien. On voudrait tellement comprendre… et on ne comprend pas. L’erreur, pour moi, ce serait de montrer des personnages (et donc des acteurs) qui ne s’écoutent pas.

Les difficultés :

Ça n’a pas été très dur de mener à bien ce spectacle… Ce qui est très dur pour les acteurs, c’est la mémorisation, qui est diabolique, vraiment, ce sont des textes très très durs à apprendre par cœur, je le sais, je les ai joués…. Mais je n’ai pas trouvé qu’il a été difficile d’atteindre le cœur des choses avec Jacques Gamblin et François Morel, parce que ce sont des acteurs qui apportent avec eux leur univers. Or, pour jouer Dubillard, il faut déjà arriver « avec ses valises », il faut déjà, à mon avis, avoir tripatouillé dans tout ça depuis très longtemps. Chacun à sa manière, pour François comme pour Jacques, c’était bien le cas : avec leurs solos, avec ce qu’ils avaient fait, avec ce qu’ils écrivent, ils sont déjà dans tout ça, et ce monde-là ne leur est donc pas du tout étranger. Les mots de Dubillard, oui, leur étaient plus étrangers, mais pas son univers.
Ce qui a peut-être été plus difficile, techniquement, c’était de finaliser les décisions sur l’espace. Pour chaque Diablogue, j’arrivais toujours avec une proposition forte. Par exemple, je disais aux acteurs : « Celui-là vous allez le jouer très loin l’un de l’autre, puis à ce moment précis vous allez vous rapprocher, et puis vous allez terminer debout sur les fauteuils… » et ils disaient : « Ok, super, essayons, mais essayons aussi le contraire, essayons tout… ». Alors, on essayait tout, on essayait partout, et puis après on revenait au point de départ. En fait, j’étais toujours à la recherche d’une conversion dans l’espace. C’est comme cela que j’en suis arrivée à demander à Jacques – ce qui est devenu par la suite un des clous du spectacle – dans « La Montagne », de commencer en escaladant son fauteuil, comme s’il n’avait plus de mots pour expliquer ce qu’était la montagne à son partenaire. Il s’est donc retrouvé à jouer ce qu’est une montagne avec le corps, ce qui s’est traduit par une espèce d’ascension de son fauteuil. Alors les spectateurs, sans savoir évidemment encore de quoi on parlait, voyaient Gamblin escalader son fauteuil sous les yeux d’un Morel plongé dans l’incompréhension, et cela les faisait hurler de rire. On ne comprenait qu’après pourquoi il venait de faire ça, puisque la phrase qui suivait était : « Mais si, la montagne, vous savez bien ». Vous voyez, ce qui est génial, chez Dubillard, c’est qu’au lieu de lui faire dire tout simplement « Ben une montagne, c’est ça », il fait expliquer à son personnage ce que la montagne n’est pas : c’est un sketch extraordinaire… Et encore cet autre exemple : quand j’ai voulu leur faire jouer de la musique dans un placard (dans « Musique de placard »), ils m’ont dit « Mais tu es dingue, d’un seul coup tu deviens hyper concrète, tu nous mets vraiment dans un vrai placard alors que jusqu’à maintenant tout est très abstrait. » Je leur ai dit : « Je vous assure, il faut qu’on joue cela dans un vrai placard… » Et après c’est tous ensemble que nous avons dit : « Et puis le placard va s’écrouler… ». Et là, d’un seul coup, j’avais vraiment l’impression qu’on était chez les clowns…
Donc, nous avons rencontré des difficultés, certes, mais elles étaient toutes petites … D’habitude, quand je mets en scène, je pars des acteurs, mais là je savais ce que je voulais faire, c’était évident pour moi… les comédiens ne voyaient pas forcément ce que je voulais au départ, mais un acteur, il faut que ça éprouve, alors on essayait, et puis il fallait parfois que je les convainque… et j’ai réussi. Mais très vite, ils ont adhéré aussi… Autre exemple significatif : quand je leur ai dit « Vous allez déplacer vos fauteuils entre chaque sketch », ils n’étaient pas très contents, ils se demandaient si ça ne pouvait pas plutôt être fait par des techniciens, à l’aveugle. Et puis ils se sont dit : « Mais non, c’est beau, de nous voir faire cela, on dirait Sisyphe qui pousse son rocher … ».

La durée des répétitions :

Nous avons beaucoup travaillé, vraiment… Nous avons eu le temps moyen d’une répétition de pièce, qui doit être autour de 6 semaines, mais Jacques et François se sont rencontrés en plus pour le travail de mémoire. Je me souviens qu’on a fait une première session à la fin du printemps, cette fameuse petite session à l’essai où on a travaillé « à la table », c’est à dire qu’on a beaucoup lu assis autour d’une table, qu’on s’est beaucoup parlé… Et puis après il y a eu l’été, chacun est parti, on a fait d’autres choses. On s’est retrouvés à l’automne pour beaucoup répéter, mais il y avait eu cette première phase avant. La première représentation a eu lieu à La Rochelle, au début de l’hiver, avant Noël 2007. On a joué quelques jours à La Rochelle et puis après on est arrivés à Paris, où ça a très bien marché, tout de suite. Je me souviens des réactions lors de la première à Paris, les gens se sont levés au salut, d’un bond… cela a vraiment été une grande joie.
Maria Machado était à la première, je crois, avec sa fille. Et puis Roland Dubillard est venu… Mais pour lui, Les Diablogues ne sont pas une œuvre majeure, c’est une blague, de petits divertissements, d’ailleurs il le dit… Moi je considère que c’est une œuvre philosophique, et j’y mets beaucoup de poids. Roland Dubillard riait tout le temps, il a adoré ce qu’on a fait.
Il faut trouver un certain état, quand on cherche la matière Dubillard, qui n’est pas celle d’une logique urbaine de gens pressés par la vie, le quotidien. Tous les matins, je pense à Roland Dubillard quand je mets des gouttes de pépins de pamplemousse dans mon verre. Je compte, et je ris, parce que j’entends Roland dire : « Vous êtes sûr que vous en avez mis 10 ? Moi j’en ai compté 12 ». Et je réponds : « Mais comment voulez-vous que je les recompte, moi, mes gouttes, maintenant on ne les voit plus, elles se sont mélangées dans le verre…». Nous qui savons très bien que ce n’est pas grave d’avoir avoir mis deux gouttes de plus, ne pouvons qu’admirer l’auteur d’avoir fait un sketch sur ça … C’est peut-être grave, finalement, deux gouttes en trop. Et c’est cela qui est beau, c’est cela qu’il faut jouer : si l’acteur n’a pas l’angoisse de cela, il n’y a pas de sketch. Si l’acteur ne se dit pas « C’est terrible, mais comment je vais les recompter mes gouttes, je ne peux pas les compter à reculons ? », s’il n’est pas un peu paniqué, au bout du rouleau de son existence, il ne peut pas jouer le texte. Ça a été cela, mon travail avec les acteurs, les emmener au cœur de cette vérité, de cette sincérité-là. Il ne faut pas jouer le théâtre de Dubillard du bout des doigts, de façon mondaine, il faut le jouer très impliqué, vraiment, tout le temps…

Le nombre de représentations :

Je ne vais pas pouvoir vous dire le nombre exact, parce que je n’ai pas fait les comptes. Mais je pense qu’on a joué une dizaine de fois avant d’arriver à Paris. Puis on a dû faire 60 représentations à Paris. Ensuite, on est partis en tournée, une grosse tournée, avec… 50 dates environ. Puis on est revenus à Paris une deuxième saison, pour une grosse grosse série d’encore 60 dates, peut-être plus… ou peut-être pas tant que ça, mais enfin c’était beaucoup…
Et puis il y a eu la captation avec la diffusion France 2 qui, évidemment, me touche moins personnellement, parce que le théâtre filmé c’est surtout des gros plans sur les visages des acteurs, et on ne voit donc pas le travail de mise en scène… On ne les voit pas perdus dans l’espace, on ne voit pas la dimension qu’ils ont, ce côté trop petit dans le trop grand pour eux… Je ne sais même pas si on voit le bout de lune quand démarre la pièce avec « Le Plongeon » … Ils commencent tous les deux debout sur la lune, un tout petit morceau d’une lune, et ils sont serrés l’un contre l’autre, agrippés l’un à l’autre, dans un tout petit rond de lumière. Ils disent « un deux trois, hop », ils tergiversent pour savoir qui va plonger en premier, et à la fin ils descendent de la lune qui doit faire 15 cm de haut comme s’ils avaient sauté dans le vide… Cela, on ne le voit pas sur la vidéo… Ce n’est pas grave, bien sûr, mais c’est dommage. C’est le problème du théâtre filmé : on décide ce que le public va voir… Au théâtre, le spectateur regarde tout, partout.

Ne faites-vous que de la mise en scène ou bien jouez-vous encore ?

Cela m’arrive de jouer encore, de temps en temps, quand j’ai le temps. Mais je suis surtout metteur en scène, maintenant. Je viens du jeu, c’est-à-dire que je suis metteur en scène parce que je suis comédienne au départ, et mon approche d’un texte n’est jamais théorique, elle ne passe que par le ressenti de comédienne… Il y a d’autres metteurs en scène qui ne sont absolument pas des acteurs, et ça marche très bien aussi. Moi, si je n’éprouve pas de plaisir à jouer un texte, je ne peux pas le mettre en scène.

Et quand on n’éprouve pas le plaisir de la lecture du texte, est-ce qu’on peut le mettre en scène, d’après vous?

Pour moi, ce n’est alors plus une question de plaisir, pour le coup, c’est plutôt : « Est-ce que ça m’inspire, est-ce que c’est pour moi, est-ce que j’ai un univers qui vient dessus, est-ce que ma présence est nécessaire à ce texte et vice-versa ? »… Pour diriger les acteurs, d’après moi, il faut passer aussi par le « comment moi, metteur en scène, je pense qu’il faut le jouer ». Cependant, j’essaye de ne pas « montrer ». Beaucoup de metteurs en scène n’ont pas le temps, ou ne le prennent pas et montent sur scène pour jouer le truc au comédien en lui disant « Bon tiens, tu n’as qu’à faire ça ! ». Moi je considère que quand je mets en scène, ma place est dans la salle, et j’essaye de ne jamais aller sur le plateau, ou vraiment que quand on est dans une impasse … Je vais parler une heure s’il faut, mais je veux que ça vienne de l’acteur. Il faut vraiment qu’il soit un très très très mauvais acteur, ou alors qu’il soit très très très perdu pour que je lui joue ce qu’il doit jouer, mais j’essaye vraiment de ne pas le faire. Je pars du principe que celui qui va jouer, ce n’est pas moi, et donc que le comédien ne peut vraiment pas faire la même chose que moi, puisqu’il n’est pas moi… De plus, chaque fois que je « montre » à un acteur, il se passe toujours la même chose : je joue comme je le pense, je joue donc très juste. Et même si je dis bien à l’acteur que ce que je lui montre, c’est ma pensée et qu’il ne doit pas essayer à tout prix de m’imiter, cela l’éloigne du bon jeu parce qu’il essaye de refaire ce que je lui ai montré, de m’imiter moi, alors que c’est justement ce que je ne voulais pas qu’il fasse. L’acteur doit trouver en lui ce qu’on lui demande de jouer…Quand un metteur en scène indique quelque chose à un acteur, il joue avec ce qu’il est, donc c’est forcément bien, et c’est très intéressant, parce qu’il joue très précisément la pensée de ce qu’il voudrait obtenir du comédien. Seulement, c’est avec sa texture, sa morphologie, sa voix, son son, avec son instrument. Quand c’est l’acteur qui lui pique son enveloppe extérieure, mais que dedans il n’y a pas ce que le metteur en scène est, c’est pire que tout. Donc cela ne sert à rien de montrer à un comédien… beaucoup de metteurs en scène montrent, surtout dans la comédie, ils montrent beaucoup, énormément… Je pense qu’il ne faut pas. J’ai vu de grands « montreurs » : Chéreau peut montrer génialement, mais cela doit rester de l’indication, pas du jeu.

Que diriez-vous à des jeunes du collège ?

Quand j’étais en 6ème, j’étais transie parce que je voulais faire du théâtre et que je n’osais pas le dire. Je dirais donc à des jeunes qui veulent faire du théâtre : « Travaillez dur, ne vous laissez pas piéger par les apparences du succès, ce n’est pas cela qui est important, travaillez… Et puis lisez, lisez des pièces de théâtre, lisez à haute voix, écoutez le son de votre voix, prenez des pièces de théâtre à la bibliothèque et lisez-les, tout seul, chez vous, dans votre chambre, à haute voix, essayez de comprendre pourquoi c’est génial, ce qui arrive aux personnages, essayez de dire à haute voix, de jouer, de jouer tous les rôles, ceux des filles, ceux des garçons, les jeunes, les vieux, on s’en fiche… » … Voilà ce que j’ai envie de leur dire !