Splendeur et mort de Joaquin Murieta

2002 - troupe du phenix

De Pablo Neruda.
Adaptation et mise en scène pour la Troupe du Phénix dirigée par Guillaume Cramoisan.
Festival d’ Avignon et tournée.

mise en scène
Fantaisie épique et musicale d’après Pablo Neruda

Auteur : Pablo Neruda
Adaptation et mise en scène : Anne Bourgeois
Musique originale et arrangements : Fred Pallem
Scénographie : Elise Roche
Costumes : Alexandra Konvinski
Direction technique et lumière : Philippe Mathieu
Habilleuse : Stéphanie Hugues
Masque : Christian Frapin
Chef de chant : Olivier Prou
Chorégraphies : Céline Lefevre

Avec :
Lou Best : Bio-Bio la Chilienne / un lévrier américain
Domitille Bioret : Cholita la Chilienne / le Ranger / un lévrier américain
Brock : Rond-de-Cuir le douanier Chilien / un lévrier américain
Guillaume Cramoisan : Le Poète / Joaquin Murieta / un lévrier américain
Jean-Philippe Dion : Sucre le Chilien / le Tentateur / un lévrier américain
Isabelle Hazaël : Jacaranda la Chilienne / la Puce d’Or / lévrier américain
Frédéric Kontogom : Iguane le Chilien / le Chevalier Escroc / lévrier américain
Laurent Paolini : Troisdoigts l’anarchiste Chilien / un lévrier américain
Elise Roche : Til-Til la Chilienne / le Cavalier / l’Indienne / Teresa

Et :
Ludovic Bruni : Guitares
Guillaume Dutrieux : Trompette
Nicolas Mathuriau : Percussions et marimba
Fred Pallem : Contrebasse, guitare basse, guitare
A propos de l’œuvre de Pablo Neruda

« J’ai une conception dramatique et romantique de la vie. Ce qui n’atteint pas profondément ma sensibilité ne m’intéresse pas. »
Pablo Neruda

« Splendeur et Mort de Joaquin Murieta », traduit par Guy Suarès et publié chez Gallimard en 1969, est l’unique pièce de Pablo Neruda. Elle se présente à l’origine sous la forme d’un long poème dramatique et farcesque, une cantate qui conte l’histoire du peuple Chilien en route vers l’Amérique pendant la ruée vers l’or. Leurs espoirs devenus désillusions, leurs vies vendues à l’empire de la folie de l’or et leur voyage transformé en exil sont contés dans la pièce comme dans un livre d’histoire. Pablo Neruda, présent dans le récit sous le nom du Poète, mélange les genres : écrite en six tableaux à la manière du théâtre épique, la narration fait appel au souvenir des Chiliens qui revivent leur passé sur le mode de la fête, de l’émotion, du chœur tragique, de la caricature, de la distanciation, du théâtre d’ombres, du symbolisme, du cinéma, de la complainte, du rite tribal et du chant. Neruda dénonce par le théâtre l’esclavage d’un continent et restitue à tout un peuple, au delà de l’échec momentané, les raisons profondes de la lutte pour les droits de l’homme.

Dans sa note d’intention, au début du livre, Pablo Neruda rassure les interprètes : il nous invite à la transposition, plébiscite la farce, conseille l’emploi de petits accessoires pour remplacer la grandiloquence de ses didascalies…bref, il positionne l’artiste comme un créateur au service d’un argument sérieux qu’il n’imagine pas mieux servi que par l’imaginaire et les truchements du théâtre.

Emblème de la liberté et du peuple Chilien, Pablo Neruda, né en 1904, a 20 ans lorsque son prestige littéraire est consacré pour ses « Vingt Poèmes d’Amour » et moins de 30 ans lorsqu’il est nommé Consul de Buenos Aires. L’assassinat de son ami le poète Garcia Lorca pendant la Guerre d’Espagne, le sang qui coule autour de lui, en font un écrivain politique qui ne cesse de conter avec lyrisme la violence et l’amour de la terre natale : une œuvre universelle qui commence par un rappel historique du grand passé indien, se poursuit par la narration de la sanglante conquête, en passant par la libération post-coloniale, bientôt suivie de l’impérialisme étasunien. En 1969, le parti communiste Chilien le désigne comme candidat aux élections présidentielles, mais Neruda renonce en faveur de Salvador Allende qu’il soutient activement. Après l’élection d’Allende, Neruda accepte le poste d’Ambassadeur en France où il recevra le Prix Nobel de Littérature en 1971 pour son livre socialiste et révolutionnaire « Le Chant Général ». En 1973, le dictateur Pinochet renverse le Président élu du Chili, Salvador Allende, et l’assassine. La maison de Pablo Neruda à Santiago est saccagée et ses livres sont jetés dans les flammes. Le poète meurt le 24 Septembre 1973 des suites de ses brûlures en voulant sauver sa maison. Son inhumation sera accompagnée de manifestations contre la terreur fasciste.
Note d’intention de mise en scène, par Anne Bourgeois

« L’or eut son jour de pureté avant d’enfouir sa structure dans l’immonde issue qui l’attendait. »
Pablo Neruda

Voici les faits : Fasciné par la nouvelle de la ruée vers l’or, le peuple Chilien s’embarque pour San Francisco, le rêve au cœur. L’arrivée sur le sol américain les ramènera à la dure réalité de l’exclusion, du rejet et de la misère. Un meneur d’hommes illuminé, Joaquin Murieta, conduit une révolte qui attise la violence des « encapuchonnés » et transforme l’exil des Chiliens en chasse à l’homme. Son épouse violée et assassinée, Murieta perd la raison et devient sanguinaire à son tour. Divisés, les Chiliens pleurent leur idéal trahi. Ceux qui croient encore en Murieta le suivent et le trouvent mort, la tête coupée, exhibée dans une foire. Sans or, sans terre et sans idéal, les Chiliens se souviennent de Valparaiso et chantent leur cause perdue..

– La mise en scène

La mise en scène mettra en avant le propos philosophique, et non politique, de la pièce : montrer la bêtise de l’homme qui s’abîme aveuglément dans ses certitudes. Montrer aussi comment la soif de l’or a fait perdre la tête au monde, comment le sang et la guerre coulent du côté des méchants comme du côté des bons. Défendre l’espoir en parlant des exilés, dénoncer toute forme de violence et de racisme. Rire enfin de la prétention de l’homme, pleurer sur sa crédulité.

Les six tableaux de l’œuvre de Neruda représentent les épisodes de l’exil des Chiliens. La mise en scène consiste à capter le mouvement et le traitement idéal pour traduire le formalisme de l’œuvre.
Pour ce faire, nous avons inventé trois plans de jeu : le premier est le jeu distancié, celui qui est proche de la narration ou du témoignage et qui permet au personnage d’expliquer au spectateur ce qu’il a vécu autrement qu’avec son émotion brute.
Le deuxième est le jeu direct, celui qui plonge dans le passé des personnages et revisite l’action. C’est le jeu du dynamisme, de la course-poursuite, du western, des réjouissances, des moments de burlesque ou de drame et des scènes dialoguées.
Le troisième est un jeu basé sur l’état, une période transitoire qui montre le personnage aux prises avec ses souvenirs qui le tenaillent, avec la réalité encore présente. C’est un jeu qui permet la continuité des personnages lorsque l’action reprend à un autre endroit du plateau.

Dans les trois plans de jeu, la chanson est le sous-texte intérieur des personnages, elle révèle et densifie leurs états.

Pour chaque plan de jeu, une recherche par l’improvisation a permis d’essayer tous les traitements possibles d’une scène. Par exemple, Neruda décrit des Chiliens qui sont pris dans une bagarre dans un bar de San Francisco : seul le cinéma saurait traiter la scène d’une manière qui ne soit pas ridicule. Nous avons essayé le réalisme pour finalement garder le troisième degré : c’est sur une musique frénétique et un univers de dessin animé qu’a lieu la poursuite et les coups frappés sont ceux des percussions. Ou encore, la représentation du Ku Klux Klan et de l’ennemi raciste est toujours violente et sans aucun humour sous la plume de Neruda : la nôtre est beaucoup plus dérisoire, plus comique. Elle ne montre pas les choses sur un plan politique mais à un niveau humain.
De cette manière, nous quittons la représentation classiquement tragique de l’Histoire pour nous amuser avec le mélange des formes et rendre plus visuels les messages de la pièce.

– L’adaptation

Conçue sur mesure pour la Troupe du Phénix, l’adaptation a été approuvée par la Fondation Pablo Neruda.

L’invention de personnages, tout d’abord, correspond à un besoin de rendre la pièce plus proche de nous, sans en perdre la flamme poétique. Les blocs de phrases ont été séparés pour devenir dialogues, mais le chœur grec est resté intact. Des personnages se dégagent ainsi, Chiliens ou américains, et permettent au public de suivre leur histoire avec plus d’émotion. Mais le principe du théâtre épique est conservé : comme chez Brecht, les personnages ne sont que des outils distanciés qui transmettent le sens de la pièce.
Comme toujours au Phénix, les nombreuses coupures sont restituées sous la forme de chansons : 15 chansons, solos et chansons de groupe, servent l’action et la narration. Elles sont écrites par l’adaptatrice mais s’inspirent toujours de l’œuvre originale et empruntent parfois une figure de style à d’autres poèmes de Neruda, comme c’est le cas par exemple pour la chanson de Bio-Bio dont le refrain « L’Horloge est tombée dans la Mer » est le titre d’un poème célèbre de Neruda.

Autre prolongement : une psychologie des personnages plus poussée que dans l’œuvre originale qui présente uniformément les « bons » et les « méchants ». Dans l’adaptation, c’est le choix et la folie des hommes qui est mis en avant, quelque soit le camp auquel ils appartiennent. Quand Neruda montre Joaquin Murieta qui assassine l’ennemi pour venger le meurtre de sa femme, nous montrons la spirale de la violence et dénonçons un homme qui s’est laissé gagner par la folie meurtrière et la soif de l’or. L’anarchiste Troisdoigts, devenu meurtrier lui aussi, est joué comme un idéaliste qui a perdu sa foi et son âme devant le sang versé, et non pas comme un homme qui tue par fidélité à ses frères massacrés.
Chaque frange populaire est ainsi créée : la jeunesse naïve et pleine d’espoir qui embarque pour le bonheur, la fille de joie qui trouvera la fête et le plaisir où qu’il soit, la femme en retrait qui entrevoit le malheur inévitable, le jeune guerrier aveuglément brave et fidèle, l’ouvrier pauvre et révolté, le fonctionnaire rêveur qui espère en secret un monde meilleur, la petite sœur de tous qui vit dans un autre monde etc…

« La voix du poète » enfin, celle de Neruda qui intervient dans l’œuvre originale comme une onde aérienne venue de nulle part, est devenue chez nous un personnage, le Poète, que nous avons voulu bien loin des représentations que l’on s’en fait traditionnellement. Drôle et insouciant, il embarque pour l’Amérique avec ses compatriotes moqueurs : il n’y a guère de place dans la ruée vers l’or pour un homme qui écrit. Mais ce poète-là est un journaliste, un témoin de son temps. Il note imperturbablement l’évolution du drame dans le carnet de la postérité ; c’est un intellectuel décalé qui ne comprend rien à la lutte des peuples et qui commente, joyeux, l’absurdité du monde des hommes.

– La scénographie et les costumes

« Cette pièce est une œuvre tragique mais elle est aussi écrite en farce. Cela, je le dis au décorateur afin qu’il invente des situations et des objets fortuits. Les agents de police peuvent arriver sur des chevaux de bois, les marchands du cabaret peuvent avoir des moustaches énormes. »
Pablo Neruda

Divisé en trois zones, l’espace de jeu conçu par Elise Roche répond au découpage des trois plans de l’interprétation. Pas d’unité de lieu dans l’univers de Pablo Neruda mais des visions cinématographiques et symboliques. Bref, l’idée est de traiter l’œuvre comme un conte où l’espace traduit l’alternance de l’action et de la narration.

Au centre, une piste de jeu circulaire de 3 mètres de diamètre et de 1 mètre de hauteur est la scène naturelle des situations revécues par les personnages. Equipée de trappes, complétée de montants auxquels s’ajoutent des portes et des rideaux lors des changements à vue, elle est réservée aux scènes d’actions et crée le volume nécessaire pour la cohérence d el’image globale. Cette piste deviendra tour à tour le voilier qui emporte les Chiliens en Amérique, le ventre de la terre où ils cherchent l’or, le « Fandango », cabaret américain où les chercheurs épuisés viennent se divertir, le cirque du Malheur où les bonimenteurs exhibent la tête de Joaquin, le cimetière où reposent les Murieta. Pour la représentation du viol et du meurtre de Teresa, le traitement en théâtre d’ombre se fera par l’adjonction d’un écran de cinéma d’où sortira plus tard, comme d’un western, le premier Indien trahi.

Autour de la piste, 8 zones constituées de meubles étranges sauvés d’un péril représentent la réalité des exilés. Assis contre leurs objets, ils utilisent ces zones comme des acteurs utilisent leurs coulisses à vue : ils s’y ressourcent, ils y rangent les costumes et accessoires qui leur servent à changer de personnage, ils y respirent et suivent le déroulement principal de la pièce qui est leur propre histoire. Ces objets, pendule, porte-manteau, poste de radio, table de nuit, console avec miroir, chaises basses, chaises hautes…ont été choisis pour leur aspect vieux et démodé et retraités ensuite pour qu’une ambiguïté se glisse entre l’image de la loge d’un théâtre ou l’espace intime d’une chambre à coucher.

Au lointain jardin, un espace assez important est réservé aux quatre musiciens. Dans une autre lumière que les acteurs, ils ne sont pas personnages mais éléments émotionnels qui contribuent à la plongée dans le passé. C’est la première fois qu’ils occupent tant de place dans un spectacle du Phénix, et leurs instruments aux couleurs et aux consonances d’Amérique du Sud complètent curieusement cette évocation du capharnaüm des souvenirs.

Quant aux costumes d’Alexandra Konvinski, ils mélangent le réalisme des costumes des Chiliens, imaginés en fonction de leur tempérament , à une création sur l’étrange et le grotesque : irréels et fanés sont les oripeaux surgis du passé qui agissent comme des reliques ; excentriques et caricaturaux sont les costumes censés déclencher le rire et l’action : un Ranger énervé, un caballero paniqué, une blonde platine symbolisant l’Amérique du désir, un magicien pick-pocket, des « encapuchonnés » représentant le Ku Klux Klan… Les changements de costumes sont nombreux et se font à vue, excepté pour Teresa et Joaquin , les héros de l’histoire qui demeurent mythiques et que l’on ne distingue qu’à contre-jour.
La musique de Fred Pallem

La couleur musicale et l’instrumentation varient suivant les différentes créations du Phénix. Après l’accordéon dans Brassens et le violon dans Shakespeare, la ligne mélodique de « Splendeur et Mort… » comprend des cuivres, des percussions et un marimba, avec toujours les indispensables guitares et contrebasse.

On aura compris la large place qu’occupe la musique dans la Troupe du Phénix. Chaque création s’accompagne de l’enregistrement d’un disque laser vendu après le spectacle, chaque démarrage de représentation débute par 20 minutes d’accueil musical qui donnent au spectateur le code d’accès à l’univers visité, et certains comédiens de la Troupe viennent plus spécialement du monde de la chanson. En outre, fait suffisamment rare pour être signalé, les musiciens jouent en direct sans sortir de scène dans tous les spectacles du Phénix.

Pour « Splendeur et Mort de Joaquin Murieta », la géographie des 15 chansons est celle du Chili et de la Californie… Il ne s’agit pas de réaliser une carte postale musicales de ces pays mais plutôt de créer un genre hybride et personnel, inspiré des musiques des Andes, du Mexique ou de l’Ouest américain. Sans oublier bien sûr les styles chers à la Troupe : chanson française, valses, fox-trot…

La musique sera comme toujours utilisée pour les sous-textes afin de souligner la dimension cinématographique et dramatique du spectacle.