Sur la Route de Madison

2007 - mise en scène

De Robert James Waller.
Avec Alain Delon, Mireille Darc et Benoist Brione.
Théâtre Marigny.

Note et interview « Sur la route de Madison »

Auteur : Robert James Waller
Adaptation : Didier Caron et Dominique Deschamps
Mise en Scène : Anne Bourgeois
Interprétation : Alain Delon, Mireille Darc, Benoist Brione
Décors : Nicolas Sire
Lumière : Laurent Castaingt
Costumes : Marielle Robaut
Musiques et Sons : Jacques Cassard

Interview de Alain Delon, par Armelle Héliot

Dans sa loge, à quatre jours des premières représentations de « Sur la route de Madison », qu’il interprète avec Mireille Darc et Benoist Brione, sous la direction d’Anne Bourgeois, l’acteur analyse son rôle, se souvient, parle du temps à venir, livre ses angoisses comme ses espérances.

LE FIGARO : Qu’est-ce qui vous a décidé à revenir au théâtre ?

Alain DELON : On me propose souvent des pièces. Certaines m’intéressent, d’autres pas. Mais lorsque l’un des coproducteurs des Montagnes russes d’Éric Assous (la pièce que j’ai jouée ici même, au Théâtre Marigny, avec Astrid Veillon), m’a soumis l’adaptation, par Didier Caron et Dominique Deschamps, du roman de Robert James Waller, « Sur la route de Madison », j’ai su immédiatement que ce pouvait être un projet pour moi… J’ai tout de suite pensé à Mireille Darc. Je l’ai appelée. Je lui ai demandé si elle accepterait de jouer au théâtre avec moi… Mais je ne lui ai pas dit de quelle pièce il s’agissait… j’avais besoin de son adhésion totale. Et j’ai laissé passer trois mois !

LE FIGARO : Quel souvenir aviez-vous du film de Clint Eastwood ?

Alain DELON : Un grand souvenir, bien sûr. Un grand film, réalisé d’une manière très forte. L’histoire, celle du roman de Robert James Waller, The Bridges of Madison County, un livre qui a été un best-seller partout à travers le monde, est d’autant plus belle qu’elle est à la fois très intense et très déchirante. Mais je n’ai pas voulu revoir le film. D’ailleurs, l’adaptation est tirée du roman lui-même, elle diffère donc sur de nombreux points du scénario.

LE FIGARO : Vous reconnaissez-vous dans le personnage de Robert Kincaid, le photographe qui parcourt le monde pour National Geographic ?

Alain DELON : Je me reconnais complètement en lui. Robert Kincaid, c’est moi. Sur la route, fuyant peut-être, mais sans jamais oublier. Viril, mais ne craignant pas le sentiment et avouant ses sentiments. Tout ce qu’il dit, je m’y reconnais. Je crois aux rencontres avec les»personnages*. Je crois que l’on cherche toujours, à travers un personnage, à dire quelque chose de soi. Ce Robert Kincaid est d’une génération au-dessus de la mienne, il a 50 ans lors de cet été 1965 de sa rencontre avec Francesca, paumée dans sa ferme, non loin du pont couvert… mais tout ce qu’il ressent est proche parce qu’il s’agit des angoisses que nous partageons tous, sur le temps qui passe, sur ce qui ne reviendra jamais… Moi, dans ma solitude, dans ma difficulté à être, à vivre, je retrouve en lui, dans sa fidélité même à Francesca par-delà le temps, des sentiments que j’éprouve, des choix que je pourrais faire. Lorsqu’il dit : « Je me contente de faire des photos et de me sortir de cette vie avant de devenir complètement obsolète et sans commettre trop de dégâts », il me renvoie à des questions qui sont les miennes… Que faire ?

LE FIGARO : Cette histoire fusionnelle, vous ne pouviez l’incarner sur scène qu’avec quelqu’un qui a été très important dans votre vie ?

Alain DELON : Pour moi, c’était mieux. C’est une intuition que j’ai eue dès que j’ai lu l’adaptation. Avec Mireille Darc, quelque chose se joue, au-delà du théâtre. On se fait confiance, absolument. Elle a du cran. Il y a longtemps qu’elle n’avait pas fait de théâtre, plus de vingt ans ont passé depuis Chapitre II, de Neil Simon, qu’elle avait joué avec Jean Piat sous la direction de Pierre Mondy. Elle m’a dit oui sans savoir quelle pièce nous allions interpréter, quel rôle elle aurait. J’aime ce goût qu’elle a des défis, son engagement sans peur… et puis se retrouver ainsi, dans une histoire très romanesque, c’est une sorte de privilège que seul notre métier peut apporter. Nous sommes plus que proches, nous ne faisons qu’un, la rencontre de Francesca et de Robert, nous la vivons, littéralement.

LE FIGARO : C’est Anne Bourgeois qui signe la mise en scène. N’est-elle pas une des rares femmes dont vous acceptiez l’autorité ?

Alain DELON : De toute ma vie, effectivement, c’est la première femme avec qui j’ai une collaboration régulière de travail. Je la connais depuis la reprise de Variations énigmatiques, d’Éric-Emmanuel Schmitt, lorsque Stéphane Freiss avait succédé à Francis Huster. C’est elle aussi qui m’a dirigé dans Les Montagnes ­russes. Elle est d’une sensibilité très profonde, d’une grande sagesse. Elle est humble, au service des acteurs et d’une mise en scène sobre et forte. Je l’aime beaucoup et l’ambiance des répétitions est très heureuse. C’est elle, le patron !

LE FIGARO : Vous passez du temps, ici, au Théâtre Marigny ?

Alain DELON : J’y suis tout le temps ! Un peu comme au cinéma, on est là beaucoup plus qu’il n’est apparemment nécessaire… J’ai beaucoup aimé ces atmosphères, mais aujourd’hui, il n’y a plus de studios, nulle part. Eh bien ! mon plateau, c’est ici. Au Théâtre Marigny. C’est mon écurie. Je dors debout dans mon écurie… Et j’y ai installé les photographies de tous ceux que j’aime. Edwige Feuillère, ma marraine dans le métier, celle avec qui j’ai tourné mon premier film, Quand la femme s’en mêle, d’Yves Allégret, celle qui a toujours été d’une attention merveilleuse, m’écrivait, et j’ai mis une lettre d’elle aussi… Il y a mes enfants, à qui je pense beaucoup. Je voudrais les protéger longtemps, le plus longtemps possible. Parfois, je suis pris de vertige : jusqu’à quand serai-je avec eux ? Le compteur tourne, c’est la seule chose dont nous soyons sûrs…

LE FIGARO : Dans votre loge, il y a la robe portée par Romy Schneider dans Dommage qu’elle soit une putain, et à côté, une loge qui lui est complètement consacrée. Pourquoi ce besoin de rendre visible ce qui demeure invisible ?

Alain DELON : Au théâtre, j’ai le sentiment que rien de mal ne peut m’arriver. Sans doute justement parce que tout le monde est là… les vivants et les autres. Lorsque nous avons débuté, Romy et moi, au Théâtre de Paris, sous la direction de Luchino Visconti, nous étions jeunes et tout à fait inexpérimentés. Nous avons été entourés de comédiens exceptionnels, Daniel Sorano, Valentine Tessier, Silvia Monfort, Daniel Emilfork, Lucien Baroux. Ils nous portaient. Ils continuent de le faire. Comme Marie Bell, avec qui, un peu plus tard j’ai joué Les Yeux crevés de Jean Cau, sous la direction de Raymond Rouleau.

LE FIGARO : On ne vous croise guère dans les soirées parisiennes. Vous avez fait récemment une exception pour Robert Hirsch. C’est votre famille ?

Alain DELON : Oui. La famille. Je ne suis qu’un acteur, quelqu’un qui est venu par hasard dans ce monde. Contrairement à un Robert Hirsch, un Francis Huster, qui sont, eux, des comédiens. Une vocation les a guidés, ils ont appris. Moi je suis du côté des acteurs, du côté de Jean Gabin, de Lino Ventura… et quand on met face à face un comédien et un acteur, cela donne Borsalino, Belmondo et moi, et c’est pas mal, non ?