Des Gens Bien

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2015 - Mise en scène

De David Lindsay-Abaire.
Avec Miou-Miou, Brigitte Catillon, Isabelle de Botton, Julien Personnaz, Aïssa Maïga, Patrick Catalifo.
Théâtre Hébertot et tournée Atelier Théâtre Actuel.

Note d’intention de mise en scène

Auteur : David Lindsay-Abaire
Adaptation : Gerald Aubert
Mise en Scène : Anne Bourgeois
Interprétation : Miou-Miou, Brigitte Catillon puis Frédérique Tirmont, Isabelle De Botton, Aïssa Maïga, Patrick Catalifo, Julien Personnaz
Décor : Nicolas Sire
Lumière : Laurent Béal
Musique et sons : Jacques Cassard
Costumes : Brigitte Faure-Perdigou
Assitante à la Mise en Scène : Sonia Sariel

Véritable coup de foudre pour moi, cette pièce déjà beaucoup jouée aux Etats-Unis et en Europe nous permet de renouer avec un théâtre qui mêle le social et l’universel. Comme le dit l’auteur joué pour la première fois en France, il y a en effet peu de pièces contemporaines qui abordent la question de l’élévation sociale, et il est impossible d’en écrire sans penser au déterminisme de notre naissance : là où l’on naît s’écrit notre parcours du combattant, ou bien notre parcours d’être humain chanceux. Deux notions qui flirtent avec celle, non moins ambiguë, du mérite personnel.
Même si « Des Gens bien » est une comédie ancrée dans le réalisme, voire dans un certain naturalisme, ce sont les personnages, leur franc-parler et leur bon sens terre à terre qui la ramènent à une étude comportementale sur l’homme en milieu hostile, à savoir, dans son quotidien.
Chercher du travail à cinquante ans passés, surtout lorsqu’on n’a pas fait d’études pour élever un bébé handicapé né d’une erreur de jeunesse, suscite autant d’amertume que de résignation. Manquer d’argent est un moteur suffisant pour tomber dans une colère intérieure qui peut transformer le moindre espoir en aigreur cynique. Mentir, enfin, est une extrémité dont on n’est pas fier mais à laquelle les circonstances peuvent nous conduire.
Dans cette pièce foisonnante de thèmes d’actualité, le miroir sociologique que nous renvoie l’auteur est presque conforme à la réalité, à ceci près que nous sommes au théâtre et que son écriture fouille à l’intérieur d’êtres spectaculaires. Cependant, comme dans la vraie vie, ses personnages ne sont ni ceci ni cela, ils sont à la fois beaux et trompeurs, l’on éprouve de la compassion pour eux, tout comme ils nous semblent souvent absolument odieux… Une chose est sûre, on rit de la capacité de l’auteur à nous brosser sans nous embellir, avec nos défauts, nos sournoiseries et nos courages éphémères, nos actes héroïques et nos puretés subites, nos phrases assassines et nos trahisons à répétition que nous considérons pourtant comme minuscules… Etre quelqu’un de bien, nous dit-il, c’est quoi ? Tendre la main aux plus démunis, aider son prochain ? C’est probablement l’opinion des personnages les plus en souffrance de sa pièce qui, sans jamais accuser directement la société, trimballent une hargne sourde qu’ils dirigent vers les plus riches. Mais pour ceux qui ont réussi, qui se sont élevés socialement, être quelqu’un de bien, c’est peut-être tout simplement avoir le sens des responsabilités, envers soi-même et envers les siens : chercher à améliorer son sort par le travail et l’effort personnel ? Ce à quoi les pauvres rétorquent que tout est affaire de chance et de circonstances. Comme le ferait Ken Loach au cinéma, Lindsay-Abaire nous montre des gens qui vivent. Tout sonne vrai car tout est vécu, en direct, dans une histoire qui se déroule selon le rythme des mauvaises nouvelles, des espoirs, des retrouvailles, des désillusions et des bilans froids. Comme le dit terriblement la dernière phrase de la pièce : « les choses ne peuvent que s’arranger, de toutes façons. »…
Miou-Miou, qui est la première à avoir eu le coup de foudre pour cette œuvre, va jouer Margaret, cette femme courageuse poursuivie par la malchance, qui collectionne les petits boulots, ne se plaint jamais, ne peut pas s’acheter de vêtements neufs : une femme au franc-parler et à la lucidité douce qui, malgré l’adversité, conserve cependant suffisamment d’innocence pour croire en la bonté naturelle de l’homme. Même si elle ne croit plus au rêve d’une vie meilleure depuis bien longtemps, (y-a-t-elle jamais cru ?) elle essaie tout de même de croire que son ancien fiancé pourrait l’aider, lui qui a réussi…La comédienne possède cette légèreté et ce mystère qui nous la montrent lointaine et préoccupée, sans colère et pourtant si amère. Sa musique jamais grinçante est parfaite pour un personnage qui dit ce qu’elle pense sans se censurer, qui ménage les autres avant de les mettre face à leurs contradictions, qui souffre sans crier, qui met à nu ce qui blesse, qui ne se ment pas à elle-même mais qui, comme tous les autres, à cause de son inaptitude à se taire, n’apparaîtra pas forcément comme quelqu’un de « bien ».
Face à elle, Patrick Catalifo incarne Mike, son amour de jeunesse, issu comme elle des quartiers pauvres mais qui parvient, grâce à l’acharnement, à l’ambition et à de meilleures chances, à devenir un médecin réputé. Jusque là fier de sa réussite, ses retrouvailles avec Margaret vont l’obliger à se pencher sur son passé, à révéler des failles dans son comportement et à admettre malgré lui qu’il n’a pas non plus été, par le passé, quelqu’un de toujours « bien ». L’acteur mélange force et vulnérabilité pour raconter l’enfance difficile, l’aisance matérielle et l’accomplissement personnel. Margaret représente une existence qu’il a fuie mais dont elle-même n’a pas réussi à s’échapper, d’où une culpabilité secrète qui va cheminer en lui, bien qu’il s’en défende. Et une certaine panique, aussi. Car aujourd’hui marié à une jeune femme noire, englué dans une crise conjugale, il cache sa peur que Margaret ne révèle à la fois leur passé amoureux dont il a honte, ainsi que son comportement peu glorieux d’adolescent violemment raciste. Le débat qui oppose Mike à Margaret est le cœur de la pièce : il pense qu’il doit sa réussite à son combat personnel, alors qu’elle sait qu’elle a permis son envol en se sacrifiant pour lui. Parallèlement, il pense qu’elle est au chômage parce qu’elle manque de constance, alors qu’elle se considère victime des circonstances et de la malchance.
Aïssa Maïga joue Kate, qui représente la figure de la réussite. Jeune beauté noire issu d’un milieu très aisé, mariée à Mike, elle a la bonté des gens riches qui ne perçoivent pas leur propre aptitude à écorcher la dignité des plus pauvres. Entière, cultivée, passionnée, impliquée, elle s’investit dans l’histoire de Margaret plus qu’il ne le faudrait, avec l’enthousiasme maladroit des anciens opprimés conscients de leur chance. Sans aucun doute quelqu’un de « bien », elle parvient néanmoins elle aussi à blesser l’autre, par l’intransigeance de son jugement et son exigence d’exemplarité.
Brigitte Catillon et Isabelle de Botton jouent Jean et Dottie. De toute évidence le duo comique de la pièce, les deux femmes sont le quotidien amical de Margaret, qu’elles conseillent, consolent, réprimandent, aident, et aiment. Jean n’est que torrent de colère envers le système, les riches et tout leur entourage, tandis que Dottie, la logeuse de Margaret, épargne sou après sou et fabrique des lapins en polystyrène qu’elle vend pour joindre les deux bouts. Deux personnages qui font ce qu’elles peuvent dans un monde dur, qui en tout cas se considèrent comme des femmes « bien ». Les trois camarades se rendent ensemble et régulièrement au jeu de Bingo, où, ironie du sort, elles perdent leurs mises sur des grilles de loto soumises au hasard de la voix d un pasteur qui anime les séances et qui, sans nul doute, pense faire le « bien ».
Julien Personnaz joue Stevie, un jeune homme dont Margaret a bien connu la maman, morte d’un cancer. Au début de la pièce, il est le responsable du magasin pour pauvres qui va licencier Margaret. Soumis comme tout le monde aux règles dures de la société, il obéit et la congédie pour ne pas perdre son travail. Constamment moqué par Jean et Dottie, Stevie va pourtant s’avérer être quelqu’un de « bien », et même de très bien, lors d’un coup de théâtre qui surgit à la fin de la pièce.

Le bien surgit de là où on ne l’attendait pas, et le mal est une notion toute relative dans nos sociétés de consommation. Chaque personnage de la pièce a de bonnes raisons pour agir, la première étant de gagner sa vie. Et chacun est persuadé d’être, au plus profond de son être, quelqu’un de « bien ». Le spectateur n’est pas dans ce débat, il jubile de la fresque qui se déroule sous ses yeux : « bien » ou non, ces personnages souffrent, respirent, rient, mangent et boivent pour ne pas mourir, et ne font somme toute, que ce qu’ils sont capables de faire. On pense autant à Brecht qu’au cinéma d’auteur : on nous parle de l’être humain et de sa conscience, mais aussi de son impuissance.