La Boite à Outils

2004 - montage textes et mise en scène

De Roland Dubillard
Avec Laurence Blasco, Domitille Bioret, Philippe Sivy, Stéphane Hausauer et Frédéric Almaviva.
Théâtre du Rond-Point Jean-Michel Ribes.

« LA BOITE A OUTILS » De Roland Dubillard

Auteur : Roland Dubillard
Montage des textes et mise en scène : Anne Bourgeois

Interprétation :
Frédéric Almaviva : l’expérimental au melon
Domitille Bioret : la demoiselle à fleurs
Laurence Blasco : la demoiselle aux transparences
Stéphane Hausauer : l’amoureux au complet
Philippe Sivy : le guide à la corne de brume

Assistante à la mise en scène : Claire Chaineaux
Lumière : Philippe Mathieu
Costumes : Delphine Brouard

A peine remis d’avoir été posés là, -et par qui ? – un groupe de pèlerins déambule dans les méandres ténébreux d’un labyrinthe. D’orifice en tunnel, de coude en oblique, ils effectuent le voyage de leur vie, distraits momentanément par quelques traversées verbales, et par une très très brève nuit empruntée aux « Diablogues »… De la poésie qui se regarde comme une image et qui s’écoute comme de la musique, en fuyant ce pesant désir de comprendre.

Quand bifurque la voie, s’impose le choix…Faut-il accepter le bruit des tiroirs de la commode du voisin ? Peut-on se retrouver lorsqu’on est perdu pour soi-même ? A qui revient la tache de recoudre les boutons d’un pyjama sinon aux boutonnières ? Y’a t-il un dieu diabolique derrière tant d’absurdité et si oui, n’est-il pas le dieu des Emmerdes?
Fragments de conversations des comédiens en répétition…(en guise de note d’intention du metteur en scène…)

Sérieusement, c’est de la poésie abstraite ou de la poésie concrète ? – Déjà qu’on est pas des personnages ! – On est quoi ? – Des instruments de musique, je crois. Enfin moi je suis un genre de triangle. – Dubillard, c’est que de la musique et quelques soupirs pour penser… – De toute évidence, il faut jouer ça sur la pointe des pieds, essaye de dire sa poésie sur les talons, tu vas voir ! – Le quintal au dessus de notre tête, ce serait pas Dieu ? – Dubillard, quand il dit « regardez le trou », il faut regarder en l’air, non ? – C’est trop beau ! C’est grave si je pleure un tout petit peu ? – Je suis désolée de revenir là-dessus mais il y a beaucoup de tendresse là-dedans. Je ressens beaucoup de tendresse là-dedans, je suis infiniment désolée. – Son histoire de tiroirs, là, de bouteille, là, de gant…j’espère que c’est considéré comme du pur génie ? – Quelqu’un reveut de la quiche ? – Il faudrait pouvoir lui dire qu’on l’aime, peut-être que ça nous aiderait ?…

La Boîte à Outils se présente sous la forme d’un long poème en prose édité aux Editions de l’Arbalète. Décrit par Roland Dubillard comme un texte à la fois « humoristique et diabolique », il est composé sur deux thèmes, avec deux calligraphies différentes, deux enchevêtrements terribles qui ressemblent à des situations vécues par des personnages néanmoins noyés dans une sorte d’abstraction : le premier thème est celui des outils « envisagés comme un mode d’expression », et le second est la narration du voyage métaphorique d’un groupe de pèlerins dans un labyrinthe. Et Dubillard ajoute en quatrième de couverture: « Cette œuvre ne ressemble à rien et l’auteur souhaite que vous y preniez du plaisir. »

En voulant créer un spectacle à partir d’une sélection subjective des textes de La Boîte à Outils, l’idée est de saisir, comme peut-être une peinture saurait le faire, la texture unique des écrits de Roland Dubillard, en retenant surtout le mouvement des pèlerins, pour révéler, par l’incarnation des acteurs, la dimension organique, charnelle, tout simplement vivante d’une telle poésie.

Entourés d’outils inutiles, et invisibles puisque les hommes en ont oublié l’usage, les voyageurs sentent bien qu’ils traversent, à travers ce labyrinthe de pierre et de terre, leur propre vie. Qu’ils aient ou pas la sensation de vivre un drame, ils avancent surtout parce qu’il le faut, plus ou moins joyeusement selon les circonstances, avec cette gluante certitude de leur propre absurdité, et avec leurs maux, leurs petites histoires, l’absence de chaises, le ratage de leurs relations.
Parce que les textes seront traités comme des paroles d’humains en réaction à l’univers incontrôlable qu’ils créent, la poésie deviendra la simple parole d’un groupe de voyageurs ballottés dans le néant, avec des portes insupportables, des trous où l’on tombe , des chemins bizarres où l’on marche.
Au départ du long voyage des pèlerins, leur masse compacte représente autant la terreur que la solidarité : leur œil est rivé à une possible issue, une lueur visible au bout d’un tunnel d’où l’on sort en gravissant un escalier, mais comme chez Dubillard les escaliers montent autant qu’ils descendent, ils n’en seront pas plus avancés.
Les pèlerins cheminent tout de même, entrecoupant leur voyage (qui est celui de la vie, des embêtements et des confrontations aux outils qui ne servent qu’à eux-mêmes) par de bruyants signes extérieurs de leurs petites révoltes : faut-il ou non accepter le bruit des tiroirs de la commode du voisin, peut-on se retrouver lorsqu’on est perdu pour soi-même, à qui revient la tâche de recoudre les boutons d’un pyjama sinon aux boutonnières, y a-t-il un dieu diabolique derrière tant d’absurdité, et si oui, n’est-il pas le dieu des Emmerdes ?
A l’origine du besoin de représenter scéniquement la poésie extrêmement complexe de Roland Dubillard, il y a la certitude que les tournures de ses phrases que l’on sait difficiles à « dire », la construction linguistique qui n’a pas d’équivalent dans la poésie contemporaine, les successions et la rythmique des mots qui ne souffrent pas plusieurs interprétations… véhiculent comme aucun autre matériau l’Idée de l’homme qui s’absorbe lui-même. Comme l’auteur est acteur et qu’il est aussi spécialiste de l’humour, il se trouve que l’horreur de ce qu’il décrit, ce gouffre de l’homme-pantin aux prises avec le concret, se raconte avec un sens de la dignité qui confère à l’ensemble le ton de la dérision qu’on lui connaît. Il n’en reste pas moins que sa poésie du labyrinthe nous renvoie à une vision atroce d’une humanité qui fait ce qu’elle peut, qui se soumet tant bien que mal aux accidents que le hasard met sur sa route, et que chemin faisant, cette fameuse humanité se comporte comme dans un immeuble, s’angoissant, se cherchant, se rejetant, se débrouillant, s’entraidant, se fichant pas mal d’avoir l’air mal en point, gémissant parfois contre l’injuste couloir qu’il faut emprunter dans un seul sens.
Et pour un metteur en scène, pour des acteurs, il n’y a rien d’autre à raconter que ce chaos-là, sublimé par un langage si particulier que la poésie en devient visuelle, théâtrale, presque cinématographique.

Six acteurs au minimum représenteront la masse des pèlerins. Plateau nu, en costume de voyage mais sans valise car « leur valise, c’est eux, leur derrière », ils tenteront d’évoluer dans cet invisible labyrinthe si concret pour leurs corps, s’appropriant les poèmes de Dubillard comme des répliques, ses mots devenant leurs obsessions, leurs sensations, leurs seuls possibles commentaires sur la vie.

– LE MONTAGE DES POEMES ET LA MISE EN SCENE

La sélection et l’organisation des textes de La Boîte à Outils correspondent à la volonté de s’approcher d’une forme théâtrale qui pourrait s’apparenter à une histoire vécue en un acte. Les textes retenus sont ceux qui évoquent le voyage, l’errance, le mouvement géographique ou intérieur, et ceux qui permettront aux comédiens une identification avec les situations évoquées. Tous les poèmes dont le texte dit « je » ou « nous » sont retenus pour leurs évidentes ouvertures vers l’incarnation.
On pourra ainsi constater quatre mouvements dans les textes retenus: un premier volet immobile où les pèlerins ne sont pas encore lâchés dans l’absurdité du voyage ; un deuxième mouvement qu’ils vivent comme une chute active d’où émerge l’éventualité d’une destination ; un troisième mouvement qui s’apparente à une pause et qui favorise la naissance de sensations sur leurs vies de personnages ; un quatrième mouvement qui est l’arrivée dans le néant, la fin du voyage, de l’errance, mais aussi la fin d’eux-mêmes.
Ceux des textes qui évoquent des couleurs de jeu et de rythme déjà présentes dans l’écriture, comme des révoltes, des refus, des mises au point, des rappels au calme, des bouillonnements de joie ou d’incompréhension, des replis sur soi, des formes autistes de monologues etc… sont des supports idéals pour créer du jeu. Mais dans tous les cas, le texte est sous-tendu par des états organiques qui rendent la parole nécessaire : il n’y a pas de souci esthétique dans la prise de parole du comédien, mais un engagement de personnage, rationnel, qui emporte le spectateur vers l’ossature de la poésie pour la restituer, et dans le sens, et dans la forme.
Le montage des textes, qui est lui-même susceptible d’adaptabilité en fonction des découvertes en répétition, doit révéler des gens simples au verbiage étrange et savoureux, des gens d’une ville normale, d’un monde banal, d’un labyrinthe qui est le nôtre. C’est leur langue et le choix de leur propos qui est poésie : eux, en aucun cas, ne sont des poètes. Ils sont des êtres possibles, ils ressemblent à ceux dont on aime se souvenir dans la vie, ceux qui nous font rire malgré eux et pleurer malgré nous.

Il me semble important de travailler « plateau nu », pour laisser à l’œuvre sa capacité d’abstraction, mais aussi parce que l’imaginaire est amplifié par les sensations des acteurs. Six acteurs est un minimum, l’idéal étant une foule : le travail avec les comédiens se fera en trois mouvements : dans un premier temps, chaque acteur travaillera sur sa propre partie orale, et le travail est considérable car les méandres de l’écriture de Roland Dubillard nécessitent un entraînement approfondi en amont. Dans un deuxième temps, nous travaillerons en groupe à bâtir l’histoire intérieure des pèlerins pour que chaque phrase corresponde à une réalité physique chez l’acteur. Enfin, nous créerons ensemble le mouvement géographique, l’articulation des six corps dans l’espace pour que le spectateur profite pleinement d’un texte hallucinant, aux pouvoirs émotionnels et comiques densifiés par l’image. C’est un peu comme donner un corps et six voix, six couleurs intérieures à une longue forme poétique. Les acteurs sont d’ailleurs choisis dans ce but : les six interprètes sont profondément différents dans leur nature de jeu, dans la composition même de leur rapport au texte : l’une est incandescente, l’autre est aérien, l’un est pragmatique, l’autre est tourmenté etc…